Dans l’univers parfois tapageur de la mode, Édouard Vermeulen cultive depuis plus de 40 ans une élégance silencieuse. À la tête de la Maison Natan, fondée en 1930 à Bruxelles, ce créateur belge a su imposer une vision raffinée du luxe, toute en retenue et en subtilité. Rencontre.
En cette période d’effervescente toute parisienne de la Fashion Week, un nom est sur toutes les lèvres des élégantes et pourtant authentiquement belge : Natan. La Maison, présente aussi bien dans l’univers couture que dans le prêt-à-porter s’est imposé en presque cent ans d’existence comme une référence du chic, habillant les têtes couronnées du « plat pays » bien entendu mais aussi des Pays-Bas, de Suède ou encore du Luxembourg. Signe d’un positionnement au firmament des grandes Maisons de luxe européennes, Natan a ouvert en 2024 un espace permanent au sein du Bon Marché Rive Gauche. LUXUS PLUS a pu s’entretenir avec Edouard Vermeulen, le créateur de mode à la tête de l’entreprise.
Des racines architecturales à la couture
La Maison de Couture Paul Natan a été fondée en 1930. Édouard Vermeulen, alors décorateur formé à l’architecture d’intérieur à l’École Saint-Luc de Bruxelles, loue un espace dans un hôtel particulier de l’Avenue Louise. Lorsque la Maison de Couture Paul Natan fait faillite en 1983, Édouard Vermeulen voit l’opportunité d’utiliser tout l’espace pour exposer ses pièces d’intérieur. La demande de vêtements couture persiste et il dessine quelques pièces. De fil en aiguille, Édouard Vermeulen commence à se concentrer sur la mode et non plus sur la décoration. Très vite, il y insuffle une vision contemporaine, mêlant rigueur architecturale et raffinement discret.

Son sens de la structure et de la ligne transparaît dans chacune de ses créations. Silhouettes épurées, teintes sobres, couture irréprochable : chez Vermeulen, rien n’est laissé au hasard, tout respire l’équilibre. « J’aime la mode qui dure, pas celle qui crie », aime-t-il à rappeler. Une philosophie de la mesure et de la retenue qui n’a pas tardé à séduire les cours royales d’Europe.

De la reine Paola Ruffo di Calabria – reine consort des Belges – à Maxima des Pays-Bas, en passant par la grande-duchesse du Luxembourg, nombreuses sont les souveraines à avoir adopté ses créations. En 1999, la robe de mariée de la future reine Mathilde de Belgique marque un tournant décisif dans sa carrière : Edouard Vermeulen devient alors le « couturier des reines ». Aujourd’hui présente à Paris, Amsterdam, au Luxembourg, Natan s’impose comme une Maison incontournable, rayonnant bien au-delà des frontières belges.

Mais la notoriété ne change rien à son approche. Fidèle à son regard d’architecte, il continue à dessiner des silhouettes structurées, guidé par un souci de la précision, la beauté d’une coupe et une quête de grâce. Anobli en tant que baron en 2017 par le roi Philippe, Édouard Vermeulen reste attaché à une certaine discrétion.
Une Maison tournée vers l’intemporel
Chez Natan, point de logomania ni de bling ostentatoire : le style s’exprime dans la subtilité des détails – une couture invisible, une épaule parfaitement structurée, une longueur pensée avec précision. La Maison privilégie les matières nobles et durables comme le satin duchesse ou le mohair, cultive une élégance épurée, parfois réveillée par des touches audacieuses – un jaune solaire, un orange incandescent – qui viennent dynamiser la palette sans en rompre l’équilibre et fait appel à des artisans belges et européens pour préserver un savoir-faire local d’excellence. « Je ne crée pas pour suivre les tendances, mais pour sublimer la personne », confie Édouard Vermeulen, fidèle à une vision où la qualité, la coupe et le port l’emportent toujours sur l’effet.

Héritage et modernité
Alors que la Maison Natan s’apprête à fêter son centenaire, Édouard Vermeulen aborde l’avenir avec calme et lucidité. Loin de toute nostalgie, il croit en une modernité ancrée dans la continuité plutôt que dans la rupture. « Une belle pièce bien faite ne se démode pas », aime-t-il rappeler, fidèle à une vision de la mode durable et respectueuse du temps.
Aujourd’hui, il prépare la transmission : préserver l’ADN de Natan tout en soutenant une nouvelle génération de créateurs. Lancé en 2017, le programme Natan Collective accompagne les talents belges émergents dans une approche responsable et collaborative.

À 68 ans, Édouard Vermeulen prépare la relève avec confiance, notamment aux côtés de sa nièce Marie-Charlotte, qui l’épaule déjà au sein de la Maison.
Édouard Vermeulen est sans doute l’un des derniers couturiers à incarner une forme de diplomatie du style. « La robe doit accompagner une femme, pas la précéder », explique-t-il. Il habille les femmes de pouvoir sans les armer, en respectant leur personnalité, leur culture, leur discrétion. Avec Natan, il a construit bien plus qu’une marque : un véritable langage de l’élégance, calme, mesuré, profondément humain.
INTERVIEW :
Luxus Plus : Vous habillez des reines, des princesses et des femmes du monde entier. Quelle est votre définition personnelle de l’élégance ?
Édouard Vermeulen : Pour moi, l’élégance n’est pas une question de mode ou de tendance, mais une attitude. C’est un mélange subtil de simplicité, de justesse et de retenue. Une femme élégante ne cherche pas à briller, elle rayonne naturellement par la façon dont elle porte ses vêtements, par son maintien, sa délicatesse, sa manière d’être au monde.
Luxus Plus : Comment votre formation d’architecte d’intérieur a-t-elle influencé votre approche de la mode et de la silhouette féminine ?
Édouard Vermeulen : L’architecture d’intérieur m’a appris à penser les volumes, les lignes, les proportions. Ce regard structurel, je l’ai transposé à la silhouette féminine. J’aime construire un vêtement comme on façonne un espace : avec équilibre, lumière et fluidité. Chaque pli a un sens. Je cherche à sublimer la femme sans jamais la contraindre.

Luxus Plus : Quel est votre premier souvenir fort lié à la mode ? Un moment, un vêtement, une émotion ?
Édouard Vermeulen : Un de mes premiers souvenirs marquants liés à la mode remonte à une journée passée à Lille, à faire du shopping avec ma maman. J’étais encore enfant, mais je me souviens très bien de la façon dont elle choisissait ses vêtements. C’est là, je crois, que j’ai compris à quel point un vêtement pouvait refléter la personnalité et l’émotion.
Luxus Plus : Vous êtes très attaché à la Belgique et à son artisanat. Comment cela se reflète-t-il dans vos collections et votre quotidien ?
Édouard Vermeulen : La Belgique est au cœur de tout ce que je fais. C’est une terre d’équilibre, de sobriété, de finesse. Je travaille avec mes deux ateliers belges, avec des artisans qui ont des mains d’or et une passion immense pour leur métier. Cet ancrage local est essentiel : il garantit une qualité, une éthique, une transmission. Et cela se ressent dans chaque pièce Natan.
Luxus Plus : Vous avez dit un jour que votre objectif est d’« embellir les femmes ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous dans un monde où les définitions de la beauté et de l’élégance évoluent constamment ?
Édouard Vermeulen : Embellir les femmes, pour moi, ce n’est pas leur imposer une vision figée de la beauté. C’est les accompagner dans ce qu’elles sont, dans ce qu’elles deviennent, avec sensibilité et respect. La beauté, aujourd’hui plus que jamais, est plurielle, mouvante, liée à la personnalité, à l’attitude, à l’assurance. Embellir, c’est sublimer cela, sans jamais travestir. Un vêtement bien pensé peut révéler une allure, souligner une force tranquille, apporter une élégance qui ne crie pas mais qui marque. Chez Natan, nous cherchons à créer des pièces qui épousent le mouvement de la vie, qui offrent de la liberté sans renoncer à la distinction. En somme, embellir, c’est élever sans contraindre.

Luxus Plus : Natan attire une clientèle de plus en plus jeune, comme La Princesse Alix de Ligne ou Zita d’Hauteville. Comment adaptez-vous votre approche pour séduire les nouvelles générations tout en restant fidèle à l’héritage de la Maison ?
Édouard Vermeulen : Je pense que l’essentiel est de rester vrai. Les jeunes femmes aujourd’hui sont très sensibles à la qualité, à la durabilité, à l’histoire que raconte un vêtement. Chez Natan, nous offrons cela, avec une touche de modernité discrète. Je ne cherche pas à rajeunir la Maison artificiellement, mais à dialoguer avec les nouvelles générations, à leur proposer des pièces qu’elles peuvent s’approprier à leur manière.
Luxus Plus : La Maison Natan, bientôt centenaire, incarne depuis toujours un luxe discret salué à l’international. En vous projetant vers les trente prochaines années, quelle serait votre vision la plus audacieuse pour l’avenir de Natan ?
Édouard Vermeulen : L’audace, pour moi, ne réside pas uniquement dans l’expansion géographique, même si l’idée de voir Natan s’installer aux États-Unis ou en Asie m’enthousiasme profondément. Elle réside surtout dans la capacité à préserver une identité forte tout en dialoguant avec les grandes mutations du monde. Imaginer Natan dans trente ans, c’est rêver d’une maison encore plus engagée – dans la transmission, dans l’innovation, dans la création d’un luxe plus éthique, plus conscient, mais toujours raffiné. C’est aussi penser à une mode qui continue d’inspirer par sa retenue, sa justesse, et qui trouve sa place dans le quotidien d’une femme moderne, active, plurielle. L’audace ultime, c’est peut-être de durer en restant soi.
Photo à la Une : Edouard Vermeulen au Musée des Arts Décoratifs en Janvier 2025 © Natan