Ces sacs au motif d’écailles reconnaissable entre mille – un camaïeu de bleus, de gris, et toujours un éclat de jaune – ce sont ceux de Fauré Le Page. Une Maison que beaucoup découvrent comme une révélation, alors qu’elle puise ses origines dans une histoire née au XVIII siècle. Avant de rencontrer Augustin de Buffévent, directeur de la création de la Maison, nous avons voulu comprendre ce qui fait la singularité de cette griffe française. Comment la maison Fauré Le Page, passée du statut de manufacture d’armes d’exception à celui de maroquinier, a-t-elle réussi à s’imposer dans le paysage du luxe contemporain sans jamais céder aux sirènes du marketing tapageur ?
Une histoire qui commence par la poudre et le feu
La première Maison Fauré Le Page naît en 1717, sous la Régence, dans un Paris où l’on se bat encore en duel. Louis Pigny, maître arquebusier, fonde un atelier rue de Richelieu. Il fabrique des armes d’exception pour l’aristocratie, des pistolets ciselés comme des bijoux. Les souverains européens passent commande. Les grandes Maisons rivales – Lepage, Boutet – s’affrontent pour séduire les princes et les généraux.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, dans les vitrines poussiéreuses d’un musée militaire. Mais Fauré Le Page a traversé les révolutions, les empires, deux guerres mondiales. Quand les armes cessent d’être un attribut du gentilhomme, la Maison se réinvente. Elle applique son savoir-faire – le travail du cuir pour les étuis, les fourreaux, les coffrets – à un nouvel objet du quotidien : la maroquinerie.
Le tournant s’opère vraiment dans les années 2000. La Maison, reprise par de nouveaux propriétaires, décide de ressusciter un héritage endormi. Pas question de singer les grands noms du luxe français. Fauré Le Page choisit une autre voie : celle de la discrétion affirmée, du luxe qui ne s’exhibe pas mais se reconnaît.
L’écaille, signature d’un style à contre-courant

Le motif iconique de la Maison – ces écailles imbriquées qu’on appelle aussi « plumes de paon » ou « écailles de dragon » selon l’humeur – remonte au XIXᵉ siècle. À l’époque, il ornait les crosses des fusils et les coffrets de présentation. Aujourd’hui, il habille les toiles enduites des sacs, pochettes et accessoires.
Ce qui frappe d’abord, c’est la palette. Là où d’autres Maisons misent sur des logos monumentaux ou des couleurs criardes, Fauré Le Page cultive des teintes sourdes, presque militaires : bleu de Paris, Gris Acier, Vert Empire, Rouge Velours. Le Jaune Ocre, signature de la Maison, apparaît par touches – une doublure, un liseré – comme un clin d’œil plutôt qu’une déclaration.
Cette esthétique séduit une clientèle qui veut du beau, du solide, du français, mais pas de l’ostentatoire. Une élégance qui dit quelque chose de soi sans le crier.
Un luxe qui se vit

Entrer dans la boutique de la rue Cambon, c’est quitter le tumulte du luxe globalisé. Pas de files d’attente, pas de vigiles en costume, pas de néons. Juste un écrin boisé, quelques pièces exposées comme dans un cabinet de curiosités, et des vendeurs qui prennent le temps.
La Maison produit peu, volontairement. Ses ateliers, situés en France et en Europe, travaillent des cuirs tannés lentement, des toiles tissées selon des procédés anciens. Un Daily Battle – le cabas emblématique – prend du temps à fabriquer. Il n’y a pas de collection « capsule » toutes les six semaines, pas de collaboration avec la star du moment, pas d’influenceur officiel.
Cette rareté choisie crée un effet inattendu : la fidélité. Les clients reviennent, année après année. Ils offrent un portefeuille à leur fils pour ses trente ans, une pochette à leur compagne pour un anniversaire. Les sacs vieillissent bien, se patinent, racontent une histoire.
La vision d’un directeur artistique pour le prochain chapitre
À la tête de cette direction artistique depuis 2009, Augustin de Buffévent incarne une certaine idée du luxe français : cultivé, discret, obsédé par les détails. Formé aux arts décoratifs et nourri par une passion pour l’histoire militaire et l’héraldique, il a su donner à Fauré Le Page une cohérence visuelle rare.
Sous son impulsion, la Maison a développé de nouveaux formats – sacs de voyage, porte-documents, lignes féminines plus affirmées – sans jamais trahir l’ADN originel. Chaque création dialogue avec l’héritage arquebusier : les fermoirs rappellent des mécanismes de culasse, les anses évoquent des sangles de fusil, les teintes renvoient aux uniformes d’antan.

Mais au-delà de la forme, Augustin de Buffévent défend une véritable philosophie : celle d’un luxe qui s’inscrit dans la durée, nourri par le temps que l’on accorde aux objets pour leur donner du sens. Elle repose sur un travail collectif d’artisans – maroquiniers, tisseurs, sérigraphes – qui conçoivent des pièces durables, comme le cabas Daily Battle ou la toile Écailles, réalisée selon des techniques traditionnelles alliant souplesse et résistance. Une approche fidèle à l’héritage de la Maison, tout en restant pleinement ancrée dans le présent.
Rencontre avec Augustin de Buffévent, au cours de laquelle nous avons échangé sur sa vision, ses inspirations et ses projets pour la Maison, ainsi que sur la manière de faire vivre un héritage de trois siècles sans le figer dans une approche muséale.
Interview
LUXUS PLUS : Née en 1717 en tant qu’arquebusier royal, la Maison Fauré Le Page est devenue maroquinier. Comment transformez-vous cet héritage historique en langage créatif contemporain ?
AUGUSTIN de BUFFÉVENT : La première Maison Fauré Le Page s’est illustrée dans la fabrication d’armes d’apparat qui conjuguaient une multitude de métiers d’art : ébénistes, graveurs, joailliers…
Aujourd’hui, notre métier est celui de la maroquinerie et nous aimons rappeler que nous avons fait taire les armes. A notre tour, nous réunissons les savoir-faire les plus exclusifs, mais sur un autre territoire : celui de sacs et accessoires qui accompagnent les héroïnes et les héros d’aujourd’hui. Tous ceux qui ont mille vies dans leurs vies, mille journées dans leurs journées. Cela vous dit quelque chose ?
LUXUS PLUS : Vous avez relancé la Maison en 2009. Quel a été le plus grand défi pour réveiller cette « belle endormie » et la rendre pertinente pour le public du XXIe siècle ?

AUGUSTIN de BUFFÉVENT : Pour s’inscrire dans un temps long, toutes les marques ont une exigence de réinvention permanente. C’est un exercice d’équilibre : comme dans une maison de famille, nous faisons dialoguer les générations, nous valorisons l’héritage tout en nous renouvelant, pour n’être ni déraciné, ni muséifié. L’histoire fait partie de nos inspirations au même titre que l’art ou l’air du temps dans cette projection vers l’avenir.
LUXUS PLUS : La devise de la Maison est « Armé pour séduire ». Comment cette idée se traduit-elle concrètement dans vos collections ?

AUGUSTIN de BUFFÉVENT : Je dirais dans le sens de la surprise auquel nous tenons beaucoup ! Nos créations foisonnent de détails, souvent cachés : l’asymétrie des anses du Daily Battle, un fermoir heaume ou barillet pour les sacs Faurever et Ladies First, un miroir calibre au creux d’un Dream Vanity. Être imprévisible, c’est aussi une façon de se renouveler, pour faire le lien avec votre précédente question.
LUXUS PLUS : Quels sont les objets ou les univers — militaires, littéraires ou artistiques — qui nourrissent votre imaginaire créatif ?
AUGUSTIN de BUFFÉVENT : Tout, absolument tout ! L’art, l’histoire, l’air du temps, les voyages, les rencontres. J’ai l’habitude de dire que l’imagination est un muscle à entraîner. Alors, je m’exerce avec une curiosité incessante et trouve l’inspiration dans la diversité de mes souvenirs et de mes découvertes. C’est infini !
LUXUS PLUS : Vos créations fourmillent de détails ludiques et détournés (pochettes en forme de pistolets, carquois, etc.). Quelle est l’importance de l’humour et du second degré dans le luxe aujourd’hui ?
AUGUSTIN de BUFFÉVENT : L’humour et l’espièglerie font partie intégrante des modalités d’expression de la marque, de même que le détournement et l’association des contraires. Nous aimons surprendre par des détails, des attentions cachées, et être là on ne nous attend pas. Nous aimons détourner l’imaginaire de l’armurerie (un barillet fermoir, une cartouchière pour accueillir des médailles), associer les contraires (un cuir brodé avec le Cuir Armure). Nous aimons le bel ouvrage et faire les choses très sérieusement… mais sans nous prendre au sérieux. Un créatif a tous les droits, sauf celui d’être ennuyeux. Et il a par ailleurs le devoir à mon sens d’apporter du beau, de l’optimisme.
LUXUS PLUS : Fauré Le Page est très appréciée à l’international, notamment en Asie et au Moyen-Orient. Comment la culture française et l’histoire de Paris continuent-elles d’influencer votre rayonnement mondial ?

AUGUSTIN de BUFFÉVENT : Nous sommes, au même titre que beaucoup d’autres acteurs, des ambassadeurs et des « passeurs » de l’art de vivre à la française. Nous contribuons à valoriser l’acte créatif et à transmettre des métiers d’art. C’est très ancré dans la culture française et cette exception française, dont Paris est l’épicentre, est très valorisée dans le monde. Cela remonte à Colbert, la promotion des arts, la fondation des manufactures et l’exportation des savoir-faire. A chaque fois que je me plonge dans les archives des XVIIIème ou XIXème siècles de la première Maison, je suis époustouflé par la beauté des créations, la noblesse des matières, la virtuosité des artisans de l’époque.
LUXUS PLUS : Comment voyez-vous évoluer la Maison dans les prochaines années : nouvelles catégories, collaborations, expériences en boutique ?
AUGUSTIN de BUFFÉVENT : Qui dit séduction dit art de la surprise ! Je ne vais pas tout vous révéler aujourd’hui. Nous aurons prochainement un jalon important à révéler pour le futur de la Maison. Je peux vous dire que nous y travaillons avec Jean de Gastines qui est l’architecte avec lequel nous créons toutes nos Boutiques dans le monde, que cela soit à Paris, en Asie ou au Moyen-Orient. Et ce sera également l’occasion d’étendre notre territoire de marque à des objets plus lifestyle.
LUXUS PLUS : Si vous deviez choisir une seule pièce de la collection 2026 pour définir l’avenir de la Maison, laquelle serait-ce et pourquoi ?

AUGUSTIN de BUFFÉVENT : Le choix est cornélien ! Je ne peux arbitrer parmi les futures éditions du Daily Battle et du Ladies First qui incarnent tous deux si bien la marque. Le premier, cabas incontournable, si fonctionnel et robuste ; le second, sac Haute Couture en cuir brodé, plus sophistiqué et pourtant adapté à toute votre journée, du matin jusqu’au soir.
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Photo à la Une : Augustin de Buffévent © Fauré Le Page