[LIFESTYLE] La petite histoire du Luxe… Paul Poiret, splendeurs et misères du Magnifique

Aussi talentueux que flamboyant, Paul Poiret est resté à la postérité pour son goût prononcé pour les fêtes costumées les plus extravagantes. Pourtant, l’apport au milieu de la mode de ce couturier épris d’orientalisme va bien au-delà du vêtement : parfums de marque, campagnes de communication, défilés modernes, engagements RSE, incursion dans la gastronomie, influence dans les arts décoratifs, goût du vintage avant l’heure… Paul Poiret a fait figure d’avant-gardiste à plus d’un titre.

 

Figure incontournable de la Haute Couture, précurseur de l’Art déco, Paul Poiret (1879-1944) était un insatiable épicurien, enchanteur et il faut le reconnaître un brin rêveur… trop peut-être. 

 

Difficile à croire que celui qui a libéré la femme du corset pour la vêtir de pantalons de harem et de turbans a connu la gloire sous les années folles avant de finir ruiné. 

 

Polymathe avant Karl Lagerfeld et épris d’Orient avant Yves Saint Laurent, l’homme n’était pas seulement un couturier : il était aussi peintre, comédien, écrivain, collectionneur d’art,  gastronome et même musicien. 

 

550 œuvres se retrouvent aujourd’hui dans ce qui est la première monographie à lui être consacrée, l’exposition “Paul Poiret : la mode est une fête” au Musée des Arts décoratifs (MAD) jusqu’au 11 janvier 2026. L’occasion de découvrir une figure clé de la mode du XXe siècle doublé d’un véritable personnage de roman. 

 

Un jeune homme audacieux

 

Alexandre Paul Poiret est né en 1879 à Paris dans une famille bourgeoise. Second enfant, il est également le seul garçon d’une fratrie de quatre enfants. Ne s’entendant guère avec son père, qui exerce la profession de marchand-drapier, il reconnaîtra n’avoir apprécié ni son enfance ni son adolescence. 

 

Dessinateur à ses heures perdues, Paul Poiret rêve de mode mais doit d’abord faire ses premiers pas dans une boutique de parapluies où il s’ennuie à mourir. 

 

Il finit par être repéré en 1888 par le couturier Jacques Doucet, chez qui il apprend le métier pendant trois ans. Il rejoint ensuite la Maison de Charles Frédérick Worth, alors dirigée par Gaston, le fils du fondateur et chez qui il parfait sa formation pendant deux années supplémentaires. Chez le père de la Haute Couture, il se familiarise avec les attendus du métier et tout particulièrement le contact avec la clientèle et le travail en équipe. 

 

A 24 ans, Paul Poiret décide de voler de ses propres ailes et fonde sa propre Maison de mode dans le quartier de l’Opéra. Devenue veuve, sa mère lui prête de l’argent afin de financer ses débuts. Deux ans plus tard, il rencontre Denise Boulet, qui deviendra “sa muse, sa forteresse, sa passion et son bonheur quotidien” comme l’écrit Yann Kerlau dans son ouvrage, Les secrets de la Mode (Perrin). 

 

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Victor Lhuer (1876-1952) – Modèles de robes pour Paul Poiret, vers 1910, graphite et aquarelle sur papier vélin © Les Arts Décoratifs

 

Très vite, le créateur met au point une nouvelle esthétique rompant avec la silhouette en S du début du siècle. La ligne qu’il présente en 1907, d’une grande modernité, s’en trouve simplifiée. Son approche, que seuls les médecins de l’époque s’autorisaient à formuler pour raison médicale, sonne comme un coup de tonnerre dans l’époque. Il lui faut beaucoup d’énergie pour tenir face aux critiques qui fustigent l’impudeur de la démarche, les mêmes s’offusquant du tableau Déjeuner sur l’herbe de Manet, au parfum de scandale. 

 

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Paul Poiret – cape en crêpe de soie brodé main (coupé dans un châle de Manille) ; robe-culotte en velours de soie, mousseline de soie et passementerie © Les Arts Décoratifs

 

Autre révolution, ce fils de drapier décide de s’affranchir du diktat des fabricants de tissus. Jusqu’ici, c’étaient eux qui dictaient les goûts du moment et imposaient les textiles sortant des ateliers ainsi que les couleurs du moment. Alors qu’il se heurte à leurs résistances, il a l’idée de faire appel à son ami, le peintre connu et respecté Raoul Dufy. Paul Poiret voit le profil idéal dans cet artiste.

 

Doté d’un atelier, d’un chimiste et d’un apprenti, Raoul Dufy présente ses premières réalisations sur soie deux mois plus tard, lesquelles rencontrent un franc succès.

 

Storytelling et pouvoir de l’image

 

Outre le choix de tissus légers et couleurs vives faisant écho au fauvisme alors en vogue dans la peinture, Paul Poiret s’entoure d’artistes novateurs. 

 

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Georges Lepape – Les Choses de Paul Poiret vues par Gorges Lepape, Paris, Paul Poiret, 1911. Exemplaire n°176/300, phototypie coloriée au pochoir © Les Arts Décoratifs

 

En 1910, il confie à Georges Lepape, le soin d’illustrer un livre sur ses créations de mode. Un an plus tard, paraît ainsi Les Choses de Paul Poiret, co-signée par le couturier et le dessinateur chevronné. Jusqu’alors, aucun créateur n’avait osé verser dans l’auto célébration ou éditer de son vivant un ouvrage sur son œuvre.

 

Par le bouche à oreille, le livre connaît un tel succès que Georges Lepape ne tardera pas à être sollicité par Vogue, Harper’s Bazaar et Vanity Fair. Sa rencontre avec Paul Poiret sera déterminante dans son esthétique orientalisante. 

 

Un autre ami, Lucien Vogel, met en vedette Paul Poiret aux côtés des autres couturiers de l’époque (Jeanne Paquin, Jacques Doucet, Madeleine Vionnet, Charles Frédérick Worth) dans sa revue de mode balbutiante : la Gazette du Bon Ton. Publié en 1912, l’ouvrage, qui regroupe des illustrations de Lepape, Erté, Paul Iribe et Pierre Brissaud, s’arrache jusqu’aux Etats-Unis et en Amérique du Sud.  D’autres titres de presse spécialisée suivront dont les Modes, avec notamment l’illustrateur George Barbier. 

 

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George Barbier – Couverture du magazine Les Modes, avril 1912, Paris, Manzi, Joyant et Cie, 1912. Héliogravure © Les Arts Décoratifs

 

Visionnaire, Paul Poiret comprend très tôt le pouvoir de l’image et la nécessité de nourrir la narration de sa propre Maison de couture par ses créations autant que par ses frasques. Il va jusqu’à faire appel au photographe américain Edward Steichen qu’il admire pour sa maîtrise du clair-obscur. C’est à lui que revient l’honneur de croquer les mannequins et même le couple Poiret en personne. 

 

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Marie Vassilieff, Julien Viard, Henri Alméras, Les Parfums de Rosine – Parfum Arlequinade, 1923. Verre, bakélite et textile © musée International de la parfumerie

 

Paul Poiret va encore avoir une longueur d’avance en élargissant sa marque vers un art de vivre qui ne saurait se limiter aux seuls vêtements. En 1911, avec Les Parfums de Rosine, il devient le premier couturier à lancer sa propre collection de parfums, laquelle est un vibrant hommage à sa fille aînée. Afin de créer ses fragrances – dont la plus célèbre, Nuit Persane – il ouvre un laboratoire au 39, rue du Colisée ainsi qu’une usine à Courbevoie, laquelle comprend un atelier de verrerie ainsi qu’une cartonnerie.  Singulièrement, aucun parmi la dizaine de parfums créés, ne porte le nom du fondateur, comme si l’univers de marque prévalait sur le créateur.

 

Vivre au plus près de la fantaisie

 

Dans son autobiographie, Paul Poiret ne fait pas mystère de son ambition ni de ce qui l’anime. Et quand il courtise sa femme, il déclare entre autre : “je veux que ma femme et mes enfants, que tous les miens vivent au plus près de leur fantaisie. Et pour cela, il faut que je devienne riche. Ne me donnez pas le goût de la pauvreté, Denise : c’est le goût de la richesse qui me fait travailler.”

 

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Delphi – Denise Poiret portant la robe Mythe ou Faune de Paul Poiret, 1919. Tirage gélatino-argentique © Les Arts Décoratifs

 

Fidèle à ses intentions, Paul Poiret mène grand train. Antiquités rares, tapisseries d’Aubusson, tableaux de prix, mobilier raffiné… rien n’est trop beau pour décorer ses multiples résidences. Et que dire des trois divisions de son entreprise que sont la Maison de couture, les parfums de Rosine et l’atelier de Martine dans lesquels, là encore, il ne regarde pas à la dépense. Ce tout dernier consiste en un atelier destiné aux jeunes filles de milieu modeste. 

 

Non content de son hôtel particulier du 107-109 de la rue du Faubourg Saint Honoré, il jette son dévolu sur un ancien rendez-vous de chasse de Louis XV, le Pavillon du Butard

 

Des folies, dans lesquelles cet éternel bon vivant organise de somptueuses soirées costumées. Le 20 juin 1912, ce sera la Fête de Bacchus, une fête à la hauteur de la démesure du maître des lieux avec 300 invités, 20 maîtres d’hôtel, pyramides de mets délicats, prestation d’Isadora Duncan et 900 litres de champagne. 

 

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Léon Bakst (1866-1924) – Projet de décor pour le ballet Shéhérazade, 1910. Graphite, aquarelle, gouache et réhauts d’or sur papier vélin Les Arts Décoratifs

 

C’est pourtant la Mille et Deuxième Nuit, tenue le 24 juin 1911, qui reste la réception la plus mémorable avec son décor entièrement construit pour l’occasion. Dans cette soirée costumée donnée dans le parc de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paul Poiret apparaît en Sultan tandis que la tenue de sa femme est digne de celle de Schérazade. Le couturier a été bouleversé par le choc visuel des ballets russes de Diaghilev et du décorateur Léon Bakst, partis à la conquête de Paris dès 1908. Au point de faire de l’Orient la principale source d’inspiration de ses créations de mode, alors qu’il devient le principal instigateur de la mode persane. 

 

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Paul Poiret – robe du soir, Marrakech, 1924, satin de soie, broderie de lames argent au point de Tsel, fourrure de Chinchilla et velours de soie © Les Arts Décoratifs

 

Jamais à court de fantaisie, Il décide de partir en tournée avec sa femme et neuf mannequins, parcourant l’Europe en automobile, organisant de véritables défilés à l’impact publicitaire sans précédent, dans chaque ville traversée, de Berlin à Budapest en passant par Moscou. Outre ses tournées, il prend part à une croisière en méditerranée et visite l’Italie, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie et l’Espagne. Et en 1913, bien avant Christian Dior et Gabrielle Chanel, il est le premier à traverser l’Atlantique pour se rendre aux Etats-UnisCes voyages sont autant un prétexte pour rencontrer des artistes locaux que pour visiter des musées ou se fournir en textile et broderie. 

 

Mais le vent finit par tourner. La première guerre mondiale met une première fois à mal  le rêve de Paul Poiret. Criblé de dettes, il est contraint de se séparer de son Laboratoire au 39 rue du Colisée, du pavillon du Butard, de ses collections, ses voitures et il licencie l’essentiel du personnel. 

 

Au sortir de la guerre, les fêtes et les dépenses somptuaires reprennent de plus belle et Paul Poiret, dandy assumé, ne se fait pas prier. En novembre 1924, le voilà forcé, sous la pression de ses créanciers de vendre son propre hôtel particulier avant de le quitter définitivement en décembre 1929. 

 

Si en 1925, Paul Poiret participe à l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels, il le fait sur ses fonds propres. Affrétant trois péniches en bord de Seine (Orgues, Amours et Délices), il y présente toute l’étendue de son univers de marque allant de la couture à la décoration intérieure en passant par le parfum. Cet événement sera un véritable gouffre financier, au point que ses créanciers l’enjoignent à vendre sa collection de tableau. L’opération est un succès mais se révèle insuffisante pour apurer ses dettes.  La même année, ses défauts de paiement mettent un terme au chantier de la villa de Mézy, qu’il venait d’acquérir récemment. Il est alors contraint de se réfugier dans la maison du gardien où il peint.  

 

En 1928, le couple Poiret se sépare. Denise quitte son mari et reprend son nom de jeune fille. C’est un véritable séisme pour le couturier. Quatre ans plus tard, la Maison de Couture qu’il avait créée 29 ans plus tôt, ferme ses portes.  Entre temps, le créateur a trouvé l’énergie d’éditer Pan, son propre annuaire du luxe à Paris, publié aux éditions Devambez. 

 

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Keystone (agence photographique) – Der Bart aus Nageln (La barbe de clous), Paris, 1931. Tirage gélatino-argentique © Les Arts Décoratifs

 

Malade, il confie à sa fille la rédaction de son ultime projet : ses mémoires. Publié chez Grasset en 1930, En habillant l’époque, traduit en quatorze langues s’érige en véritable best seller. Poursuivi par ses créanciers, il parvient par ses amitiés à déjouer l’adversité. La couturière Madeleine Vionnet le soutient financièrement, tandis que l’écrivaine Colette lui propose un rôle au théâtre pour tenter de se refaire une santé financière. 

 

Il décèdera finalement le 1er mai 1944, à l’âge de 65 ans, des suites de la maladie de Parkinson. Pour les américains, il restera le “roi de la mode” ou le “Magnifique”, clin d’œil au sultan Soliman mais aussi et surtout à un certain Jay Gatsby créé par le romancier Francis Scott Fitzgerald pour son ouvrage éponyme publié en 1925.

 

Lire aussi > [Luxus Magazine] SAGA DE L’ÉTÉ: Villas refuges de créateurs – Épisode 6/9 : Paul Poiret et sa villa éponyme

 

Photo à la Une : Paul Poiret (1879-1944), couturier français, dans sa maison de couture, 1 rond-point des Champs-Elysées, Paris (VIIIème arr.), au travail sur une robe, avec le mannequin Renée, 1927. Photographie de Thérèse Bonney (1894-1978). Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

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Victor Gosselin
Victor Gosselin is a journalist specializing in luxury, HR, tech, retail, and editorial consulting. A graduate of EIML Paris, he has been working in the luxury industry for 13 years. Fond of fashion, Asia, history, and long format, this ex-Welcome To The Jungle and Time To Disrupt likes to analyze the news from a sociological and cultural angle.

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