«Leur rôle a évolué à partir des années 1990, avec le développement fulgurant de grandes marques de luxe internationales, qui ont recruté ces directeurs artistiques pour coordonner, mettre en image leur univers et faire en sorte qu’il s’inscrive dans l’ère du temps», souligne Serge Carreira, spécialiste du luxe, qui enseigne à Sciences po Paris.

Véritables chefs d’orchestre, ces créateurs doivent à la fois concevoir les collections, penser l’identité visuelle de la marque, imaginer les campagnes publicitaires ou le merchandising. Or, l’accélération du rythme des collections et la mondialisation du luxe entraînent un impératif de renouvellement permanent, qui se traduit bien souvent par un changement de leur tête créative.

 

Chasser les talents

Pour identifier de potentiels candidats, pas besoin de publier une offre d’emploi. Les grandes maisons peuvent compter sur quelques chasseurs de têtes spécialisés. «Mon travail depuis plus de dix ans, c’est de rencontrer tous les créatifs seniors, dans toutes les capitales de la mode. Je sais quelle température il fait et qui est le numéro 3 de chaque studio», s’amuse Vannina Beretti, fondatrice et directrice associée du cabinet Upward Fashion & Creative Management. Avant d’accéder au poste de Directeur Artistique, de nombreuses stars de la création ont ainsi œuvré dans l’ombre des studios de grands noms du luxe. Nommé chez Gucci en 2015, Alessandro Michele y travaillait ainsi depuis treize ans. Natacha Ramsay-Levi, quant à elle, Directrice artistique de Chloé depuis l’année dernière, a auparavant fait ses armes chez Balenciaga, puis chez Louis Vuitton.

Pour établir une liste de candidats, les recruteurs analysent leurs réalisations mais s’intéressent aussi à leur capacité de management ou à leur exposition. Avec 5 millions d’abonnés Instagram, Olivier Rousteing a par exemple considérablement popularisé Balmain, dont le chiffre d’affaires a plus que triplé depuis sa nomination en 2011. «On m’a parfois demandé de trouver une personne qui ait de l’influence, mais j’ai aussi eu le brief inverse de marques qui cherchaient des talents avec le moins d’ego possible», constate Vannina Berreti. Pas d’entretiens en série pour ces recrutements très particuliers. Le choix final se joue lors de la rencontre entre les dirigeants de la marque et le créateur, qui ignore parfois leur identité jusqu’au dernier moment. «Le talent créatif ne suffit pas. Les marques s’interrogent sur la vision du créateur pour la maison, la manière dont il va pouvoir absorber son histoire, son héritage, tout en impulsant une nouvelle dynamique», explique Serge Carreira.

 

Et même s’ils touchent en général des salaires à six chiffres, la rémunération des DA ne serait, à en croire les experts de ce type de recrutement, pas vraiment un élément de négociation. «J’ai plutôt vu des créateurs faire des concessions sur leur rémunération pour un projet. Il y a beaucoup d’affect dans leurs décisions. Cela se joue plutôt sur ce que représente la marque pour eux», assure Vannina Beretti.